Critiques faites maison et en français des spectacles de l'Opernhaus de Zürich. Si vous n'êtes pas bilingue, ça va plus vite que de les lire en allemand

lundi 28 mars 2016

Widmann - Armonica

Jörg Widmann – Armonica pour Orchestre

Direction : Lionel Bringuier – Harmonica de verre : Christa Schönfeldinger

Tonhalle Orchester

Tonhalle Zürich, 16 mars 2016



Un petit billet pour parler de la représentation de l’Armonica pour orchestre de Jörg Widmann, qui porte cette saison le titre de Creative Chair à la Tonhalle. En tant que compositeur (il fut l’élève de Wolfgang Rihm, dont nous reparlerons bientôt) ou interprète (Widmann est un clarinettiste de renom), il occupe une place de choix dans la programmation de la Tonhalle cette saison, mais je dus attendre jusqu’à la semaine dernière pour être confronté à sa musique. Armonica, crée par Pierre Boulez en 2007, fait appel à un orchestre classique mais aussi à deux éléments plus rares dans le répertoire classique : un accordéon, et un harmonica de verre, instrument à l’histoire délicieusement cocasse.

L’harmonica de verre fut inventé par Benjamin Franklin, avant qu’il invente les lunettes à double-foyer, mais après l’invention du paratonnerre. Le principe de l’instrument est simple, faire chanter le verre comme on le ferait en passant un doigt mouillé sur le bord d’un verre, mais il le fait entrer dans la phase industrielle en montant 37 cylindres de verre de tailles différentes sur un axe horizontal, entrainé par une pédale. Une version musicale de la machine Singer, si l’on veut. L’instrument devint vite populaire et de nombreux compositeur écrivirent des œuvres pour harmonica, dont Mozart et Beethoven. De manière plus anecdotique, l’instrument fut aussi utilisé par Franz-Anton Mesmer pour des séances de traitement par « magnétisme animal » de diverses maladies, avec des résultats on l’imagine assez mitigés. L’instrument passe cependant vite de mode, l’effet de nouveauté se perdant, et l’instrument n’étant pas assez puissant pour être joué dans de grandes salles. Contribuant dans une moindre mesure à son déclin, des rumeurs en Allemagne attribuaient à l’harmonica de verre tout une collection de problèmes : le son fait hurler les bêtes, provoque des accouchements précoces, et rend fous (ou dépressifs, selon les versions) interprètes et spectateurs.

Indéniablement, l’instrument ne dégage pas un grand volume sonore (il était amplifié pour la représentation), et le son est très particulier : une vibration obsédante, éthérée, un son cristallin à mi-chemin entre l’accordéon et l’orgue. Néanmoins, outre la hauteur des notes, la vitesse de rotation des cylindres et le toucher sur le verre permettent de produire une grande variété de sons et de nuances différents. Je partais avec un a priori négatif, la dernière fois que j’avais entendu chanter du verre, c’était dans une mise en scène des Noces de Figaro calamiteuse par Christoph Marthaler. Mais j’ai écouté Armonica avec beaucoup d’intérêt et de plaisir.

Armonica n’est pas un concerto, il n’y a pas de dialogue entre l’harmonica et l’orchestre. Au contraire, Widmann s’est concentré sur le caractère singulier des sonorités de l’harmonica, et a fait de l’orchestre un prolongement de ces sonorités. L’usage de l’accordéon est remarquablement intelligent, formant un liant entre la sonorité de l’harmonica et celles de l’orchestre. Le résultat d’ensemble est une construction fascinante, un son totalement inconnu et étranger. Un son qui se développe de l’harmonica et passe aux autres instruments, sans qu’on ne soit jamais immédiatement sûr de quels instruments il provient. Certes, on reconnait un instant les cuivres, le son facilement reconnaissable des percussions, timbales et triangles, quelques notes de piano ici et là, mais le son reste le plus souvent insaisissable, passant d’un pupitre à un autre avec une fluidité étonnante. On croit entendre quelqu’un chanter, quand il n’y a pas un choriste en vue. C’est une merveilleuse illusion musicale.

C’est la grande réussite de Widmann avec Armonica, bâtir une œuvre classique avec un orchestre classique, mais sur une sonorité entièrement différente, nouvelle. C’est donc une jolie composition, avec un travail extrêmement intéressant sur les sonorités, qui ne déçoit que très légèrement par son caractère purement technique : Widmann cherche à bâtir des sonorités nouvelles, des ambiances sonores spécifiques, ce qu’il réussit très bien : le rythme lent, les sons insaisissables et éthérés, créent une ambiance sombre, un peu inquiétante, tendue, mais le travail semble s’arrêter là.
Il manque un sentiment de progression à la partition. On semble enchaîner des motifs, des thèmes, très réussis, certes, mais on a le sentiment de voir les segments d’une bande-son de film, chaque segment collant à une scène précise, plutôt qu’un ensemble ayant sa propre cohérence et tension interne. En revanche, Armonica ferait une excellente bonne bande-son adossée à un film à suspense un peu sophistiqué.

Il n’est donc pas surprenant qu’Armonica m’a très vite fait penser à la musique d’un tel film, à savoir la partition d’Howard Shore pour The Game de David Fincher, film pour lequel la bande-son fait d’ailleurs énormément. On y retrouve les mêmes atmosphères graves, inquiétantes, avec quelques grappes de notes cristallines. Et dans une moindre mesure, j’y ai trouvé quelques similitudes avec certains segments d’une autre musique de film, la bande-son de Danny Elfman pour Mission : Impossible de Brian De Palma.


Mais s’il manque donc peut-être un petit supplément d’âme à Armonica, l’interprétation par l’orchestre de la Tonhalle fournissait une plaisante introduction à l’œuvre de Jörg Widmann.

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