Critiques faites maison et en français des spectacles de l'Opernhaus de Zürich. Si vous n'êtes pas bilingue, ça va plus vite que de les lire en allemand

Affichage des articles dont le libellé est Widmann. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Widmann. Afficher tous les articles

dimanche 24 juillet 2016

Mozart / Widmann

Wolfgang Amadeus Mozart - Concerto pour clarinette en la majeur

Jörg Widmann - Messe pour grand orchestre

Direction et clarinette : Jörg Widmann

Tonhalle Zürich, 6 juillet 2016


Pour finir son année en tant que Creative chair à la Tonhalle (il cède sa place la saison prochaine à Péter Eötvös), Jörg Widmann était l'attraction d'un dernier concert dans lequel il endossait les rôles de soliste, chef d'orchestre et compositeur.

Mozart


C'était un plaisir que d'écouter l'orchestre de la Tonhalle et Jörg Widmann interprété le concerto pour clarinette de Mozart. Surtout, l'absence de chef d'orchestre donnait une atmosphère très particulière, un sentiment d'un orchestre et d'un soliste travaillant dans une alliance beaucoup plus organique qu'en la présence d'une baguette et d'un chef d'orchestre à son bout. On sent un orchestre et un soliste beaucoup plus attentif, des regards lancés entre instrumentistes, et bien entendu une très grande connaissance et maîtrise de la partition.

Widmann


La réputation de soliste de Jörg Widmann est solidement établie, et n'est pas usurpée. Widmann est aussi connu, certes un peu moins, comme compositeur. Sa messe pour grand orchestre est une oeuvre longue et ambitieuse, puisqu'elle reprend la structure et les parties d'une messe pour choeur et orchestre, en renonçant aux choeurs. Malheureusement, Widmann n'invite pas vraiment au recueillement. En voulant jouer des contrastes offerts par les différents instruments du large orchestre, il produit une oeuvre grinçante, souvent dissonante, généralement désagréable. Il faut lire désagréable au premier degré, écouter la composition de Widmann était une expérience désagréable, pénible, dont on espère qu'elle sera aussi courte que possible, comme on espère que son voisin qui joue de la perceuse aura vite fini de faire le trou pour fixer son napperon sur son mur. Très applaudi sur Mozart, il a fait un joli petit bide sur sa composition, le niveau des applaudissement ne dépassant pas le minimum de politesse. Il y a pourtant quelques passages intéressants dans cette messe, mais la messe pour grand orchestre confirme mon intuition après Armonica : si Widmann est capable de bâtir de très belles ambiances sonores, de très beaux segments, il ne semble pas capable de maintenir cela sur des morceaux complets, ni de trouver une cohérence, une progression dans le morceau. On retrouve donc les mêmes problèmes que dans Armonica, qui semblent décuplés sur une oeuvre plus longue, quand bien même Widmann est capable de créer de courts segments, des ambiances, beaux, intéressants, qui feraient merveille dans une bande-son, la messe ayant des accents à la Hans Zimmer tendance Inception.


Swann

lundi 28 mars 2016

Widmann - Armonica

Jörg Widmann – Armonica pour Orchestre

Direction : Lionel Bringuier – Harmonica de verre : Christa Schönfeldinger

Tonhalle Orchester

Tonhalle Zürich, 16 mars 2016



Un petit billet pour parler de la représentation de l’Armonica pour orchestre de Jörg Widmann, qui porte cette saison le titre de Creative Chair à la Tonhalle. En tant que compositeur (il fut l’élève de Wolfgang Rihm, dont nous reparlerons bientôt) ou interprète (Widmann est un clarinettiste de renom), il occupe une place de choix dans la programmation de la Tonhalle cette saison, mais je dus attendre jusqu’à la semaine dernière pour être confronté à sa musique. Armonica, crée par Pierre Boulez en 2007, fait appel à un orchestre classique mais aussi à deux éléments plus rares dans le répertoire classique : un accordéon, et un harmonica de verre, instrument à l’histoire délicieusement cocasse.

L’harmonica de verre fut inventé par Benjamin Franklin, avant qu’il invente les lunettes à double-foyer, mais après l’invention du paratonnerre. Le principe de l’instrument est simple, faire chanter le verre comme on le ferait en passant un doigt mouillé sur le bord d’un verre, mais il le fait entrer dans la phase industrielle en montant 37 cylindres de verre de tailles différentes sur un axe horizontal, entrainé par une pédale. Une version musicale de la machine Singer, si l’on veut. L’instrument devint vite populaire et de nombreux compositeur écrivirent des œuvres pour harmonica, dont Mozart et Beethoven. De manière plus anecdotique, l’instrument fut aussi utilisé par Franz-Anton Mesmer pour des séances de traitement par « magnétisme animal » de diverses maladies, avec des résultats on l’imagine assez mitigés. L’instrument passe cependant vite de mode, l’effet de nouveauté se perdant, et l’instrument n’étant pas assez puissant pour être joué dans de grandes salles. Contribuant dans une moindre mesure à son déclin, des rumeurs en Allemagne attribuaient à l’harmonica de verre tout une collection de problèmes : le son fait hurler les bêtes, provoque des accouchements précoces, et rend fous (ou dépressifs, selon les versions) interprètes et spectateurs.

Indéniablement, l’instrument ne dégage pas un grand volume sonore (il était amplifié pour la représentation), et le son est très particulier : une vibration obsédante, éthérée, un son cristallin à mi-chemin entre l’accordéon et l’orgue. Néanmoins, outre la hauteur des notes, la vitesse de rotation des cylindres et le toucher sur le verre permettent de produire une grande variété de sons et de nuances différents. Je partais avec un a priori négatif, la dernière fois que j’avais entendu chanter du verre, c’était dans une mise en scène des Noces de Figaro calamiteuse par Christoph Marthaler. Mais j’ai écouté Armonica avec beaucoup d’intérêt et de plaisir.

Armonica n’est pas un concerto, il n’y a pas de dialogue entre l’harmonica et l’orchestre. Au contraire, Widmann s’est concentré sur le caractère singulier des sonorités de l’harmonica, et a fait de l’orchestre un prolongement de ces sonorités. L’usage de l’accordéon est remarquablement intelligent, formant un liant entre la sonorité de l’harmonica et celles de l’orchestre. Le résultat d’ensemble est une construction fascinante, un son totalement inconnu et étranger. Un son qui se développe de l’harmonica et passe aux autres instruments, sans qu’on ne soit jamais immédiatement sûr de quels instruments il provient. Certes, on reconnait un instant les cuivres, le son facilement reconnaissable des percussions, timbales et triangles, quelques notes de piano ici et là, mais le son reste le plus souvent insaisissable, passant d’un pupitre à un autre avec une fluidité étonnante. On croit entendre quelqu’un chanter, quand il n’y a pas un choriste en vue. C’est une merveilleuse illusion musicale.

C’est la grande réussite de Widmann avec Armonica, bâtir une œuvre classique avec un orchestre classique, mais sur une sonorité entièrement différente, nouvelle. C’est donc une jolie composition, avec un travail extrêmement intéressant sur les sonorités, qui ne déçoit que très légèrement par son caractère purement technique : Widmann cherche à bâtir des sonorités nouvelles, des ambiances sonores spécifiques, ce qu’il réussit très bien : le rythme lent, les sons insaisissables et éthérés, créent une ambiance sombre, un peu inquiétante, tendue, mais le travail semble s’arrêter là.
Il manque un sentiment de progression à la partition. On semble enchaîner des motifs, des thèmes, très réussis, certes, mais on a le sentiment de voir les segments d’une bande-son de film, chaque segment collant à une scène précise, plutôt qu’un ensemble ayant sa propre cohérence et tension interne. En revanche, Armonica ferait une excellente bonne bande-son adossée à un film à suspense un peu sophistiqué.

Il n’est donc pas surprenant qu’Armonica m’a très vite fait penser à la musique d’un tel film, à savoir la partition d’Howard Shore pour The Game de David Fincher, film pour lequel la bande-son fait d’ailleurs énormément. On y retrouve les mêmes atmosphères graves, inquiétantes, avec quelques grappes de notes cristallines. Et dans une moindre mesure, j’y ai trouvé quelques similitudes avec certains segments d’une autre musique de film, la bande-son de Danny Elfman pour Mission : Impossible de Brian De Palma.


Mais s’il manque donc peut-être un petit supplément d’âme à Armonica, l’interprétation par l’orchestre de la Tonhalle fournissait une plaisante introduction à l’œuvre de Jörg Widmann.