Critiques faites maison et en français des spectacles de l'Opernhaus de Zürich. Si vous n'êtes pas bilingue, ça va plus vite que de les lire en allemand

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dimanche 11 décembre 2016

Verdi - Requiem

Ballet de Christian Spuck

Direction : Fabio Luisi

Opernhaus Zürich, 6 décembre 2016



Crédit photo : Gregory Batardon



En un mot: le grand sommeil


J’ai connu une enfance heureuse dans une famille harmonieuse, entourés de parents aimants. Quel rapport avec Christian Spuck et Verdi ? Absolument aucun, si ce n’est que le Requiem de Verdi a toujours été l’un des rares sujet de discorde, je sais donc à quel point ce peut-être une œuvre clivante. Néanmoins, concernant la grande production de l’année de l’Opernhaus et de son directeur du Ballet, Christian Spuck, les avis n’étaient pas clivés du tout, le dithyrambe étant le mot d’ordre général dans la presse et les standings ovations staliniennes la norme pour sa centaine d’interprètes sur scène. Trouvant cet unanimisme suspect, j’ai enfilé mes jolis souliers cirés et suis allé mener l’enquête.


Une messe des morts



La Messa de requiem de Guiseppe Verdi fut créée en 1874, pour l’anniversaire de la mort du poète Alessandro Manzoni, intellectuel engagé comme Verdi pour l’unification italienne. Elle a pour base un Libera me composé par Verdi quelques années auparavant pour une messe à la mémoire de Rossini commandée à plusieurs compositeurs italiens. Si le séquençage reste extrêmement proche de la liturgie catholique, le Requiem de Verdi reste très proche sur le style de ses opéras. L’interprétation requiert une quantité non-négligeable de main-d’œuvre puisque l’œuvre fait appel à un orchestre symphonique, quatre solistes, ainsi qu’à un double chœur.

C’est donc un grand navire que Fabio Luisi, à la direction d’orchestre, devait faire naviguer sur les flots tumultueux de l’Achéron. Devant les grands contrastes entre passages forts, violents, fougueux (le Dies Irae vient immédiatement à l’esprit) et moments de méditation et d’inquiétude sourde (comme les premières notes de l’Introït), il n’est pas chose facile de faire manœuvrer un si grand nombre d’interprètes avec la finesse nécessaire. L’interprétation de Fabio Luisi est à cet égard très bonne, très mesurée, ne cédant pas aux sirènes du fortissimo criard, tout en menant les chœurs et l’orchestre avec délicatesse et fermeté dans les passages plus délicats. Il est regrettable que les chœurs ne se montrent pas toujours au niveau de leur chef d’orchestre : il est difficile de ne pas jeter la pierre à ce niveau quand les chœurs se retrouvent en retard d’un petit demi-temps sur le premier Dies Irae pour une douzaine de mesures, ou se fourvoient à chanter pour quelques instants non pas Verdi, mais ce que le chef de chœur de ma chorale d’amateur appelait « du yaourt ». Selon la page Facebook de l’Opernhaus, tous les interprètes n’ont été réunis que tardivement et ont peu répété tous ensemble, ce qui peut sans doute expliquer ces regrettables soucis de réglage. En ce qui concerne les solistes, Krassimira Stoyanova, Veronica Simeoni et Georg Zeppenfeld étaient très bons, Francesco Meli étant en revanche, malgré sa réputation dans le répertoire verdien, assez désagréable à entendre, particulièrement au début, touchant toutes ses notes mais sans aucune élégance.

Au-delà de la partition et de son interprétation, ce qui faisait la singularité de cette production était l’alliance de l’orchestre et des chœurs avec les danseuses et danseurs du Ballet de Zürich, dans une chorégraphie originale de Christian Spuck écrite pour et créée à l’Opernhaus. Cela constitue un premier défi de taille, à savoir la scénographie : comment gérer solistes, chœurs et danseurs en nombre sur une seule scène pour fournir un résultat consistant ? Sous cet angle, on ne peut qu’admirer les qualités techniques de la production : malgré les petits bémols suscités, l’interprétation est de bonne facture, les danseurs comme toujours excellents, le décor sans fioritures mais fonctionnel, la lumière bien gérée, et les différents interprètes se déplacent sur la scène avec ordre et rigueur sans confusion ni gêne, alors même que le plateau reste relativement petit.


Un artifice



Au-delà des qualités techniques, qu’en est-il de la valeur artistique ? On ne peut pas dire que les chorégraphies de Christian Spuck manquent d’élégance. Les séquences sont jolies et font intervenir un nombre étonnement élevé de danseurs pour un si petit espace, sans donner la moindre impression de confusion ou de tassement. Est-ce original ? Non. Cela n’apporte aucun élément nouveau, et cela ressemble fortement à du Christian Spuck, avec en particulier des pans entiers qu’on semble avoir déjà vu dans ses chorégraphies précédentes : Spuck a par exemple une affinité pour faire danser autour, sur et sous des tables qui surprend la première fois, puis lasse à la troisième itération quand on la retrouve encore mais dans un requiem. C’est joli mais plat, sans originalité voire répétitif, bien exécuté mais d’un intérêt somme toute limité. A ceci, il faut ajouter que certains passages de la partition ne laissent pas de grandes possibilités : les danseurs sont bien là, mais il est clair qu’ils « meublent » par des pas sans intérêt aucun en attendant des segments plus dansants.

Pourtant, j’apprécie le talent de Spuck pour raconter des histoires et peindre des personnages par la danse, chose pour laquelle il a une intuition et un talent surnaturel, il peut pour son malheur (et le nôtre) être un chorégraphe très ennuyeux quand il ne fait pas avancer son histoire. Malheureusement, il n’y a ni histoire ni personnages dans ce Requiem, sa chorégraphie ayant simplement pour but de faire incarner les émotions liées à chaque air. Dans le pire des cas, cela suscite une certaine compassion pour le pauvre William Moore, contraint de danser la danse de Saint-Guy, de se rouler par terre frénétiquement, sans grâce aucune, pendant le Dies Irae. Mais en général, c’est du Spück dans ses mauvais moments le plus banal : c’est élégant, ce n’est pas vilain, mais cela suscite un ennui poli.

C’est un peu dommage de voir tant d’énergie et de talents (c’est effectivement une très grosse production) dépensés pour un résultat si terriblement tiède, un exercice de style dont on ne voit finalement pas réellement l’intérêt. C’est peut-être là le problème de ce Requiem : le transformer en ballet avait-il du sens ? Car jamais la danse ne semble vraiment bien s’associer à la musique de Verdi. Elle reste distincte, quand elle n’est pas une distraction. Cela rappelle un peu le concert du Nouvel an de la Musikverein de Vienne, et ses numéros de danse ampoulés accompagnant la retransmission télévisée. La chorégraphie de Spuck est plus élégante, plus élaborée, moins kitsch, mais tombe tout autant comme un cheveu sur la soupe, dont se dispenser n’aurait finalement pas été un grand mal. Finalement, je fais ici le même reproche à Christian Spuck que je lui faisais sur Der Sandmann : avoir mal choisi son sujet, avoir choisi un sujet qui ne se prêtait pas franchement à un ballet. Une erreur regrettable, tant Spuck peut faire merveille sur un sujet adapté, comme son Woyzeck.


L'ennui



Au final, on regarde et écoute de bons musiciens exécuter avec brio une belle partition, et de bons danseurs exécuter avec brio un ballet sans grand intérêt, car n’arrivant jamais à être complémentaire avec la musique. On passe donc une centaine de minutes dans cette douce léthargie qui caractérise les spectacles qui n’ont pas suffisamment de qualités pour qu’on se laisse franchement intéresser, sans avoir non plus de gros défauts. Entre contemplation de la liste de course pour le lendemain, et réflexions sur le casse-croûte à avaler en sortant, on en vient à penser à cette phrase de Shakespeare, qui semble bien résumer la lecture que donne Spuck de la messe des morts : « Mourir, dormir, rien de plus ». Dommage.


Swann


P.S.: Arte diffusera une captation de cette production le 18 décembre 2016 à 23h05. A bon entendeur si vous ne trouvez pas le sommeil le 18 !

P.P.S. : dimanche dernier, jour de la première de ce Requiem, décédait Marcel Gottlieb, dit Gotlib, auteur génial de nombreuses bande-dessinées, pilier de Pilote, fondateur de l’Echo des Savanes puis de Fluide Glacial, monument de la bande-dessinée franco-belge. Quel rapport entre Opernhaus VF d’une part, Pilote et Fluide Glacial d’autre part ? Absolument aucun, si ce n’est que Gotlib fut une de mes lectures favorites et une influence majeure, qu’on retrouve un peu j’espère dans le style d’Opernhaus VF. S’il nous regarde, j’espère qu’il s’est moins ennuyé que moi devant ce Requiem, et qu’au pire il a sorti son bloc pour y dessiner encore quelques coccinelles. Et comme l'Opernhaus ne met pas de bande-annonce en ligne, je mets une coccinelle.



P.P.S. : tiens, ils ont fini par publier la bande-annonce


vendredi 22 juillet 2016

Spuck - Der Sandmann

Ballet de Christian Spuck, d'après la nouvelle (1817) de E.T.A Hoffman (2006)

Musique de Robert Schumman, Alfred Schnittke et Martin Donner

Direction : Riccardo Minasi

Ballet Zürich, 4 juin 2016


Crédit photo : Judith Schlosser - Opernhaus Zürich


En un mot : répétition

La saison touchant à sa fin, nous découvrons désormais les dernières productions de l’Opernhaus avant l’été. Après les deux adaptations du Wozzeck de Büchner par Christian Spuck, directeur du corps de ballet, et Andreas Homoki, intendant de l’Opéra, c’est un nouveau duel à distance qui se joue pour la conclusion de la saison. Si j’admets être inquiet pour la production d’I Puritani de Bellini par Homoki après ma déconvenue sur son Wozzeck en début de saison, la chorégraphie que Spuck avait tiré du même sujet me rendait impatient de découvrir son Sandmann qui clôture l’année pour le Ballet.


Cauchemars



Der Sandmann, ou l’Homme au sable dans sa traduction française, est un conte fantastique sombre de la première moitié du XIXé siècle de l’écrivain allemand E.T.A. Hoffman. C’est la figure ancienne du Sandmann qui sert de pivot, un personnage des contes germaniques alors plus proche du Krampus ou du père fouettard que du marchand de sable bienveillant que nous connaissons désormais. Néanmoins, il n’apparaît pas en tant que personnage dans le récit.

Le héros du conte est un étudiant, Nathanaël qui, enfant, avait été marqué par l’apparence d’un avocat qui rendait visite à sa famille, qu’il croyait être l’homme au sable, et qu’il rendait responsable de la mort prématurée de son père. Alors qu’il sort avec ses amis, le héros rencontre un opticien en qui il croît reconnaître l’avocat qui l’effrayait enfant. L’opticien lui vend une étrange lunette. Enfilant la lunette, il voit une très belle jeune femme dont il tombe éperdument amoureux. La jeune femme se révèle être un mannequin-automate construit par son professeur de physique, ce que la lunette de l’opticien l’empêche de voir. Nathanaël sombre lentement dans la folie.

J’avais dit à quel point Christian Spuck m’avait impressionné par sa capacité à raconter par la danse une histoire complexe. Il va sans dire que Der Sandmann était un vrai défi pour la narration : temporalités multiples, personnages et leur doubles, illusions… Spuck ne choisit en aucun cas la facilité. Il démontre encore une fois un grand talent de conteur : les poses, les costumes, la scénographie, permettent de comprendre immédiatement les situations, qui est qui, les liens entre les personnages, dans quelle temporalité nous nous trouvons, c’est de ce point de vue une belle réussite.

Mais peu importe le génie de Christian Spuck dans ce domaine, la narration n’est pas l’élément essentiel d’un ballet. Que vaut la chorégraphie en elle-même ? Mon sentiment est nettement plus mitigé. On retrouve une structure similaire à celle de Woyzeck, à savoir des solistes campant les personnages d’un côté, le corps de ballet représentant « la société », de l’autre. La différence est que le corps de ballet est beaucoup plus présent dans Der Sandmann, alors même qu’il a beaucoup moins de raison d’être. L’enjeu de Woyzeck est le rejet d’un homme par la société. Dans Der Sandmann, le conflit est intérieur, Nathanaël ne se bat que contre ses propres démons. Sans grand lien avec l’histoire, et dotées d’une chorégraphie assez répétitive et peu inspirée, les interventions du corps de ballet donnent vraiment l’impression de meubler, d’allonger artificiellement la courte nouvelle d’Hoffmann.

On retrouve aussi un manque de tension et de rythme dans la chorégraphie, que je reprochais déjà à Woyzeck tant que la tension narrative n’augmentait pas. On retrouve le même problème dans Der Sandmann, dans un contexte nettement plus défavorable : une grande partie des personnages du conte sont normaux, lisses, gris : la fiancée, les amis du héros, le héros lui-même pendant une longue partie du ballet, sont assez mous, et la chorégraphie est à l’avenant. Oh, on ne peut rien reprocher à Alexander Jones, impeccable dans le rôle du héros, mais hélas, ce que Spuck lui fait danser pendant une grande partie du ballet n’a vraiment rien de bien intéressant.

Je ne sais pas si c'est lié à l'absence du personnage de Nounours, mais j'ai connu des marchands de sable avec qui on s'ennuyait tout de même moins qu'avec Spuck


Le seul moment qui brise l’ennui dans le ballet, c’est lorsqu’apparaît la femme automate. C’est alors vraiment très bon. L’automate, son créateur, l’aveuglement du héros sont alors dépeints par un Christian Spuck très inspiré, qui nous montre la même situation sous une multitude d’angle : l’aspect comique pour l’assistance de cette ballerine automatique, qui s’arrête en plein milieu d’une mesure, et qu’il faut laborieusement ramener à son point départ. La grâce et l’émotion qu’elle inspire à l’étudiant, qui à travers sa lunette ne voit pas l’automate derrière la grossière forme humaine. Les ruptures dans les mouvements de l’automate, qui brisent l’illusion pour tous sauf pour l’étudiant. A cela s’ajoute la fantastique interprétation d’Anna Khamzina : le caractère d’automate n’est pas représenté par de simples poses ou mouvements figés, saccadés, c’est une interprétation bien plus subtile, qui fait apparaître dans l’élan d’une série de pas, d’une foulée, d’une pointe, une soudaine crispation, une accélération soudaine, mais jamais d’arrêt complet : quand l’automate s’arrête, il continue sur son élan quelques pas, les membres oscillent sur leurs articulations quelques instants. On croit vraiment voir comment danserait une mécanique.

C’est hélas une parenthèse bien courte qui arrive bien tard, et l’élan retombe juste après, menant à un final confus. Il y a bien quelques autres moments d’intérêt, le cauchemar du héros, les retours en arrière durant l’enfance de Nathanaël, mais l’ennui et l’indifférence dominent une majeure partie de la représentation. Ce qui chagrine toujours avec des danseurs de ce talent. A part Wei Chen, qui en fait sans doute un peu trop dans son personnage de l’avocat Coppelius, par contraste avec un Manuel Renard plus mesuré mais tout aussi inquiétant en Coppola l’opticien, la distribution est irréprochable, voire géniale quand elle dispose d’une chorégraphie intéressante.


Woyzeck, deuxième partie



Se dessine aussi nettement un désagréable sentiment de déjà-vu par rapport à Woyzeck. On retrouve deux histoires assez similaires, avec des personnages proches aux rôles similaires dans le récit (un personnage principal qui glisse dans l’isolement et la folie, des amis, des notables). Dans les deux adaptations, on retrouve les mêmes tableaux, les mêmes situations, chorégraphiés et mis en scène de manière similaire. Le corps de ballet figurant les gens normaux. Le héros s’attaquant dans les deux ballets à sa fiancée puis finissant au sol dans un cercle de lumière blafarde. Les notables tourmentant le héros. On a l’impression d’assister à un mauvais remake de Woyzeck plutôt qu’à une œuvre originale et distincte.

Finalement, la principale erreur de Christian Spuck vient peut-être du choix de son sujet. Il est évident que Der Sandmann est difficile à transcrire en ballet, et Spuck relève le défi brillament, mais ce challenge a peut-être éclipsé les qualités intrinsèques du texte original pour une adaptation. Sur une scène, on attend d’un récit un certain schéma, une structure fermée avec une résolution et une fin établie. Or on se trouve dans un récit fantastique qui laisse une fin ouverte, qui ne cherche volontairement pas à expliquer, à dénouer, à résoudre. Der Sandmann est de fait une sorte de précurseur pour les nouvelles d’Edgar Allan Poe (La chute de la maison Usher, La barrique d’amontillado) ou plus tard de Dino Buzatti (L’Ascenseur), la clef réside dans la puissance d’évocation de l’écrit et laisse le lecteur avec un mystère irrésolu et un malaise persistant. Ce schéma fonctionne nettement moins bien sur une scène, sur laquelle les interprètes montrent plutôt qu’ils n’évoquent. Enfin, dernier point, le texte original est court, et une fois les détours du récit décantés, l’action est assez sommaire, ce qui laisse un matériel relativement réduit à adapter.


Peut-on donc adapter Der Sandmann ? Contre toute attente, oui, et c’est tout à la gloire de Christian Spuck. Était-ce une bonne idée ? Probablement pas. Ainsi se termine donc la saison 2015-2016 pour le ballet, malheureusement sur une déception. Christian Spuck garde son talent de conteur, il est dommage qu’il soit si inégal dans ses chorégraphies, capables du meilleur comme du quelconque, mais les nombreuses redites rendent la déception plus amère. On espère simplement que Spuck ne se mettra pas en tête d’adapter La Métamorphose de Kafka : certes, c’est le genre de récit qu’il aime bien adapter, mais le héros reste caché sous son lit tout du long. Un challenge de taille pour un chorégraphe, même pour Spuck.


Swann


jeudi 28 avril 2016

Spuck - Woyzeck

Ballet de Christian Spuck, d'après la pièce de théâtre inachevée (1837) de Georg Büchner (2011)

Musique de Martin Donner, Philip Glass, Gyorgy Kurtag et Alfred Schnittke

Direction : Michael Zlabinger

Opernhaus Zürich, 20 avril 2016



Marie et Woyzeck - Crédit photo : Judith Schlosser - Ballet Zürich


En un mot : un très bon ballet, un meilleur Wozzeck



Le programme de la saison révèle une confrontation assez cocasse : d’une part, la nouvelle production du Wozzeck de Berg qui nous avait laissé franchement froids, par le régisseur de l’Opernhaus, Andreas Homoki, de l’autre, la reprise du ballet Woyzeck de Christian Spuck, directeur du Ballet de l’Opernhaus, un ballet créé en 2011 par le Ballet national de Norvège. Deux adaptations de la même pièce inachevée de Büchner, deux formes, opéra et ballet, pour raconter la même histoire. Quel camp parviendrait à mieux nous faire vivre les malheurs de ce pauvre soldat autrichien ?


Suicide social



Christian Spuck tire un argument légèrement différent de Berg pour son opéra, même si les grandes lignes restent identiques. Woyzeck, simple soldat, vit avec Marie, une ancienne prostituée avec qui il a eu un enfant. Le pays est en paix, et Woyzeck n’est pas un soldat très apte aux exercices et maneuvres qui occupent la troupe à la garnison, et se fait rosser par les autres soldats. Son travail ne lui apporte ni position sociale, ni une solde suffisante pour faire vivre Marie et son fils, il se prête donc moyennement finances aux expériences qui le minent d’un docteur peu scrupuleux. Marie rêve d’une autre vie, d’une meilleure vie, de se sentir plus que la femme d’un pauvre soldat comme Woyzeck, et se laisse séduire par l’avenant tambour-major, qui bat Woyzeck quand il est confronté à lui, après avoir découvert l’adultère. Woyzeck tue Marie, puis ivre, va danser à la taverne. Quand l’ivresse se dissipe, elle laisse Woyzeck face à son crime, et au corps sans vie de Marie.

Spuck met en avant, plus que Berg, le volet social de l’histoire, en montrant clairement un Woyzeck marginalisé, d’une part par la société, de nombreux tableaux incluant des couples bourgeois dansant en ignorant totalement Woyzeck, d’autre part par ses pairs, car si Woyzeck n’est ni mauvais, ni paresseux, il ne fait pas un bon soldat et est ostracisé par ses pairs. C’est un homme qui ne jouit d’aucun crédit, que le médecin considère même moins comme un homme que comme un rat de laboratoire. Il n’a finalement, que Marie et leur fils, qui tous les deux s’éloignent de lui au cours du ballet, alors que les expériences du docteur l’affectent de plus en plus. Marie, elle, espère encore être autre chose que le pendant féminin d’un Woyzeck coupé de la société, même si le tambour-major aux charmes duquel elle succombe n’offre pas de réelle solution, et ne considère Marie que comme un plaisir temporaire. Spuck épure aussi la conclusion de la tragédie : plutôt que de conclure avec la mort de Wozzeck comme chez Berg, le rideau tombe quand Woyzeck, qui avait si peu, réalise qu’en ayant tué Marie, il n’a désormais, et par sa propre faute, plus rien, une tragédie personnelle en un sens pire que la mort.


Objectivité / Subjectivité



La première partie du ballet, qui campe le cadre de l’intrigue, caractérise les personnages par d’intéressants contrastes entre les styles de danse : grâce et légèreté pour Marie, pas fermes et raides pour le colonel, souples et fuyants pour le docteur, mouvements complexes, élégants et précis pour le tambour-major. Quant à Woyzeck, ses gestes sont une complication des mouvements des autres soldats, les mouvements simples et élégants du corps de ballet représentant la soldatesque deviennent des moulinets dans lesquels Woyzeck se perd, et qui le mettent à contretemps du reste de la troupe. La différence est claire, les personnages ont tous une élégance de mouvement à l’exception de Woyzeck, pantin désarticulé, désordonnée, sans cohérence, qui essaye sans succès d’imiter ses contemporains mais ne parvient pas à s’intégrer. Si visuellement, Spuck utilise avec intelligence des différences parfois minimes, parfois plus évidentes dans les styles des pas de chaque danseur pour camper ses personnages, la première partie qui sert d’exposition est un peu longue et répétitive, surtout dans le cas de Woyzeck pour qui le trait est assez gros. On assiste en quelques sorties à une série de vignettes pour montrer les différentes personnalités qui composent la pièce, certes bien conçues, mais qui manquent de liant. Cela change quand les fils de l’intrigue commencent à se nouer. Sous la tension, Woyzeck gagne une intensité, une cohérence qui font défaut au début, et qui lui donnent, enfin une élégance.

Il y a une réelle division en deux parties du ballet : la première partie est « objective », démonstrative, nous présente les personnages, leur environnement, leurs interactions. Et puis, à un moment, à force d’humiliations et de mauvais traitements, Woyzeck perd pied et la tragédie se met en marche. On entre alors dans une représentation « subjective », Spuck nous montre désormais le monde tel que le voit ou le ressent Woyzeck, tantôt hostile, tantôt grotesque…  Dans certains tableaux, on a plus l’impression de voir non pas le réel, mais les cauchemars de Woyzeck. A partir de ce point, les caractères de ses personnages enfin dessinés, Spuck resserre sa chorégraphie qui devient beaucoup plus vive et élégante et captive vraiment notre attention jusqu’à la conclusion.

La deuxième confrontation de Woyzeck au Docteur en est un exemple frappant du contraste entre les deux parties : la première confrontation est purement descriptive, Woyzeck se laisse faire des injections pour le Docteur qui le mettent au plus mal, contre rémunération. La deuxième confrontation est nerveuse, tendue, chaotique, montrant un Woyzeck tourmenté, harcelé par le Docteur et ses assistants qui le tirent de droite à gauche, le portent d’une table à une autre, sans ne lui laisser ni répit ni échappatoire. C’est à n’en pas douter l’un des temps forts du ballet, mais toutes les autres scènes de la deuxième partie du ballet sont électrisées par cette tension dramatique. Dans le pas de deux entre Marie et le tambour-jour, on est frappé par le contraste entre l’abandon désespéré de Marie entre les bras du tambour-major, et les mouvements froids et précis de celui-ci.

La tension culmine fatalement dans le dernier pas de deux entre Woyzeck et Marie et l’assassinat de celle-ci. Spuck renonce là aux accessoires, à l’hémoglobine de synthèses, aux effets visuels, si ce n’est une colonne de fines gouttelettes d’eau tombant du haut de la scène dans une colonne de lumière blanche blafarde, formant des marques sombre sur la robe de Marie. Les derniers instants de tendresse, empreints d’une profonde mélancolie, laissent brutalement place au meurtre, une scène extrêmement intense, brutale, qui laisse sans souffle sur son fauteuil. Le corps sans vie de Marie reste sous la bruine dans son halo blafarde, quand Woyzeck se saoule dans l’auberge, à l’autre bout de la scène, dans une lumière mordorée. Woyzeck dessaoule, l’auberge disparait dans l’ombre, et seul reste Woyzeck et le corps trempé de Marie dans un cercle de lumière blanche.


Catharsis



Il ne faut pas réfléchir bien longtemps pour déterminer que le Woyzeck de Spuck est une bien meilleure adaptation de Büchner que le Wozzeck d’Homoki. Woyzeck est une tragédie, elle doit avoir une dimension cathartique, c’est-à-dire qu’elle doit susciter chez les spectateurs des passions et des émotions violentes, pour les purger de leurs pulsions excessives. Christian Spuck y parvient : la scène du meurtre en particulier, pour n’en retenir qu’une, prend vraiment aux tripes. Et il parvient à nous faire voir, à nous faire vivre ce que ressent Woyzeck. A l’inverse, le Wozzeck d’Homoki n’inspirait que deux sentiments : de l’ennui pendant, du soulagement à la fin. Une catharsis relativement limitée donc.

Christian Spuck démontre ainsi qu’il est possible de bien, voire très bien raconter une histoire complexe par la danse (à comparer avec le Lac des Cygnes ennuyeux à mourir, qui met le même temps à nous raconter un conte pour enfant).

Malgré toute l’intelligence du chorégraphe, qui transpose Büchner de manière remarquable, Woyzeck ne tiendrait sans la grande qualité de ses interprètes. Ce soir-là, Dominik Slavkovský tenait le rôle de Woyzeck et forçait l’admiration. Dans un rôle très physique dans lequel le danseur est quasi-constamment sur scène, il incarne les différentes évolutions de Woyzeck à la perfection : grand dadais maladroit, clown triste involontaire, victime, amoureux blessé, mais conservant à son personnage toujours le même côté chien fou. Juliette Brunner est excellente dans le rôle de Marie, avec une grâce triste, fragile. Dans les autres rôles, on retient l’interprétation du Docteur par Matthew Knight, qui compose un personnage apparemment bienveillant mais souple, fuyant, finalement inquiétant.


Vainqueur par K.O.



Il n’y a de que de bien petits bémols à mettre à ce ballet : quelques longueurs dans la première partie, une musique qui ne laisse absolument aucune impression. Pour le reste, Woyzeck est une réussite sur de nombreux plans. Sur le plan esthétique, la chorégraphie, les pas sont beaux, et très bien interprétés. Et chose plus rare, la chorégraphie est un succès sur le plan dramatique : Woyzeck par Spuck ne se contente pas de s’inspirer de Woyzeck par Büchner, il donne vie à la tragédie de Büchner, et le fait mieux que d’autres avec pourtant une plus large palette d’expression. Dans la bataille des Woyzeck entre l'opéra de Zürich et le ballet de Zürich, le ballet l'emporte, sans discussion.


Swann